Damnation

Film

Une fenêtre au début de Damnation, un homme de dos regarde passer des bennes : prison du cadre, prison du temps, prison d’un paysage sans frontières, plat, gris et sans relief. L’homme est perdu dans un espace infini, indéterminé, presque de science-fiction. Béla Tarr filme désormais des états et tend vers une recherche formelle plus marquée qui puise sa source dans la matérialité du monde.
Cette vision s’incarne dans une sensation pure du temps : intrigue minimale, mise en scène fonctionnant indépendamment de la trame narrative. Tarr observe les hommes qui tournent, tournent, inlassablement, en une danse universelle et mortuaire : danse à la cadence sempiternelle jusqu’au petit matin au bal du bar du village dans Damnation ; immobilité des hommes figés dans leurs erreurs et répétition absurde de gestes jusqu’à la limite. Faire durer pour faire sentir et non pour symboliser, telle pourrait être la définition de l’esthétique de Béla Tarr, d’un cinéma où pointe la force du présent, de la présence au monde.
L’élégie, comme forme musicale de la complainte et de la lamentation, vient renforcer cette sensation pure du temps qui s’écoule : de tristes mélodies populaires hongroises habitent en effet ces films, et loin d’être des illustrations sonores de la mélancolie en sont de véritables agents envoûtants, fascinants.
Si le cinéma de Béla Tarr n’est pas un cinéma du symbole, et que sa manière de tirer la corde du temps en constitue le parangon, sa vision de l’espace, très concrète, voire minérale, le confirme : terre, boue, eau, sols, travelling longeant des murs humides.
De même, c’est par la pureté de sa mise en scène, et par sa seule puissance, que Béla Tarr nous transmet une émotion. C’est certainement la magie de son cinéma que de faire affleurer cette sensation si vive d’être face à une œuvre d’art. C’est aussi pour toutes ces raisons qu’il faut suivre Béla Tarr : la récompense n’est qu’au bout du chemin, dans le seul fait de le suivre. Chaque film est une expérience, qui compte pour elle-même. Il n’existe que pour le spectateur, sa présence au film. Etre là. Serait-ce la devise esthétique de cette œuvre, la seule réalité palpable ?

Auteur TARR Bela
Pays Hongrie
Année 1987
Durée 116'
Genre Fiction
Version
Couleur Noir Blanc
Format 35mm
Thème Béla TARR